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Après Charlie : les médias doivent-ils être responsables ?

Publié par Club de la Presse Centre - Val de Loire le 03/03/2015

Quelles limites à la caricature ? La presse doit-elle s’autocensurer pour ne pas accentuer les fractures dans la société ? Ces questions ont surgi après la tuerie à Charlie Hebdo et les réactions dans le monde. Éléments de réponse avec Dominique Gerbaud, ancien rédacteur en chef de La Croix, et un extrait de l’éditorial du site Arrêt sur images du 19 janvier de Daniel Schneidermann.

Dominique Gerbaud :

« Charlie Hebdo ne pouvait pas se coucher. L’hebdo a eu mille fois raison de réagir comme il l’a fait, avec cette Une intelligente représentant un Mahomet bienveillant et miséricordieux et ce « Tout est pardonné » qui montre la hauteur d’esprit des journalistes de Charlie. Mais cela n’a pas empêché les manifestations hostiles – largement sollicitées et téléguidées – de croyants musulmans qui se sentent blessés, offensés par la seule représentation du prophète. Le journaliste incroyant n’a pas l’intention de blasphémer pour la simple et bonne raison qu’il est incroyant. Doit-il pour autant tenir compte que son article peut blesser un croyant ? Difficile question.

Un journal satirique a vocation à provoquer, à caricaturer, de nous déranger dans nos certitudes. Pour autant le journaliste, qui a un sta- tut différent du caricaturiste, ne peut ignorer les réactions que suscite un article. Et comme tout pouvoir, la liberté d’expression a ses contraintes. La Charte de Munich qui fait référence dans la profession admet que « la mission d’information comporte nécessairement des limites que les journalistes eux-mêmes s’imposent spontanément. »

Elle ne dit pas quelles sont ces limites.

Je les résumerai en partant de l’exemple des caricatures : le journaliste a le droit de critiquer toutes les religions. On attend même de la presse qu’elle ébranle les conformismes, qu’elle titille les certitudes, qu’elle interroge les croyances. Mais elle ne peut pas humilier les croyants. C’est là sa limite. Il me semble inconcevable que le journaliste offense, ra- baisse, fasse honte à son lecteur parce qu’il serait croyant. On ne trouvera cette recommandation dans aucun traité, dans aucune charte de la profession. C’est à chaque journa- liste, ou à chaque média de mettre des bor- nes....spontanément. On appelle cela l’éthique. Et chacun, en conscience, place le curseur où il l’entend. C’est aussi cela notre liberté de journaliste. Et notre diversité. » 

Daniel Schneidermann :

« Évidemment, ça ne pouvait pas durer cette union sacrée « Tous Charlie ». Après le pape, voilà les sondages.

Pour 40 % des Français (oui, les mêmes qui étaient Charlie par millions, dans les rues, le 11 janvier), il vaudrait mieux s'abstenir de carica- turer Mahomet. Et voilà qu'on entend, ici et là, les premiers appels à la responsabilité.

Les artistes ont le droit à l'irresponsabilité, c'est une conquête des Lumières. En les sommant d'être responsables, vous les tuez une deuxième fois. Je me sens moi-même un peu pathétique, à me retrouver en défenseur du droit imprescriptible à dessiner des phallus, même cachés. Mais je ne me sens pas d’autre choix que de le défendre, ce droit. Je ne dis pas que ça me fait rire, ni que j’approuve. Je ne demande pas à Hollande, à Valls et aux autres de rire, ou d’approuver. Ce n’est pas leur métier. Je dis seulement qu’on n’a pas, aujour- d'hui, d’autre choix que de défendre ce droit.

Dix siècles d'Histoire de France, deux siècles de guerres et de révolutions, et Henri IV, et Molière, et Pasteur, pour en arriver là ? Oui. Et c’est l'obligation de l'État, de défendre le droit des dessinateurs à dessiner ce qu'ils veulent, y compris le cul de Jehovah, d'Allah ou de Vich- nou, si ça leur chante.

Ces manifestants qui vont, pour répliquer à Charlie Hebdo, incendier des églises au Niger, comme si Jésus y était pour quoi que ce soit. Ces quelques milliers de manifestants d’Alger, de Karachi, d’Islamabad, de Lahore, de Peshawar, sur lesquels zoome comme d'habitude l'information mondiale, comment les appeler ? Des jeunes ? Des croyants offensés ? Des paumés manipulés ? Ou simplement des cons obtus ? Elle passe aussi par là, la ligne de front. Par le choix des mots. Qu'il faut peser. D'ailleurs, et si on commençait, simplement, par s'abstenir de zoomer sur eux ? Si on écoutait les centaines de millions de musulmans qui, en se levant le matin, pensent à autre chose qu'à la couverture de Charlie Hebdo. Tant qu'à être responsables.